Fin octobre 2006 : Rose Island

Le 20 octobre, nous quittons le chantier des Iles Sous le Vent cap sur l'atoll de Mopelia à 140 milles de Raiatea où nous espérons passer quelques jours avant de quitter la Polynésie. Malheureusement la météo en décide autrement, le vent se lève et lorsque nous arrivons devant l'atoll les vagues déferlent dans la passe Tahiaaru Vahine étroite et peu profonde. Nous tentons quand même une approche mais le mascaret à l'entrée de la passe rend la manouvre trop dangereuse. Déçus, nous laissons Mopelia dans notre sillage et nous quittons définitivement la Polynésie après trois mois et demi de cabotage dans ses magnifiques îles.

Pendant 4 jours le vent souffle entre 25 et 35 nouds au portant. La mer est grosse mais Tiamanga file comme l'éclair : 160, 170, 175 milles et le quatrième jour, Rose Island se dessine à l'horizon. L'équipage est un peu anxieux, si le vent est trop fort la passe de l'atoll ne sera pas praticable. Quelle déception si nous devions essuyer un nouvel échec.

Heureusement la passe est franche et protégée des vents d'est et nous entrons dans l'atoll de Rose Island moteur à fond pour progresser contre le fort courant sortant.

Le bout du monde, nous y sommes ! Cet anneau corallien de 3 km² à la merci des intempéries, posé au milieu de l'océan est une réserve naturelle des Samoa américaines principalement destinée à la protection des tortues vertes mais aussi un sanctuaire pour des milliers d'oiseaux de mer. Il n'en fallait pas moins pour souffler les 30 bougies de Luc le 23 octobre !

Nous passons 5 jours dans ce paradis perdu.

Chaque jour, snorkling et plongée dans la passe où la faune abonde : énormes napoléons, poissons perroquets à bosse, grands mérous, requins, bancs de carangues de toutes sortes mais ce sont surtout les tortues qui nous fascinent. Peu habituées à la présence de l'homme elles se laissent approcher facilement et nous en surprenons même deux en plein ébats amoureux. Nous allons chasser notre dîner autour des patates de corail qui parsèment le lagon. Les requins gris sont aussi de la partie, il faut faire vite pour remonter le poisson avant de se le faire piquer sur la flèche. Au menu, carangue noire, la plus savoureuse de toutes les carangues !

A terre, des milliers d'oiseaux ont trouvé refuge sur seulement 4 hectares de terres émergées. Même si certains nous frôlent de leurs ailes, nous n'y voyons aucune agression hitchcockienne et nous nous habituons vite à cette véritable cacophonie. C'est un tapage permanent car même la nuit les oiseaux ont une activité débordante. Fous bruns , fous à bec bleu et pieds rouges, fous masqués, sternes, noddi brun, grandes frégates, pailles en queue, tous sont en pleine effervescence. Nous marchons le nez en l'air, observant ce ballet aérien incessant mais il faut prendre garde à ne pas écraser les oufs des sternes qui nichent à même le sol. Sous chaque buisson se cache un oiseau, les arbres sont chargés de nids d'algues dans lesquels il y a souvent un ouf ou un oisillon au duvet banc qui attend son déjeuner.

Nous nous éloignons des caquètements, sifflements, piaillements, jacassements et autres claquements de becs pour marcher sur le platier où de gros blocs de corail ont été roulés par les forces cycloniques. Au bord du récif, les puissantes vagues du large déferlent sur les oursins crayons solidement accrochés à la roche rose. Un peu plus loin, un petit requin pointe noire progresse lentement dans ces eaux peu profondes, lui aussi en quête de son déjeuner.

La nuit est l'occasion de rondes sur l'île pour tenter d'observer une ponte de tortue. Les tortues vertes viennent pondre leurs oufs sur le lieu de leur naissance lorsqu'elles ont atteint leur maturité sexuelle entre 20 et 50 ans. Elles pondent environ trois fois par an tous les trois ou quatre ans. Etant donnée la quantité de tortues que nous avons vu sous l'eau et le nombre de traces de trou à terre nous ne désespérons pas d'assister à une ponte. Pour mettre toutes les chances de notre côté et malgré les assauts aériens des oiseaux et des insectes, chaque nuit, nous faisons plusieurs rondes. Les premières nuits des traces fraîches de tortues sortant de l'eau et retournant à la mer nous encouragent à poursuivre nos expéditions. Enfin, la troisième nuit, vers trois heures du matin, nous apercevons une trace de montée mais pas de descente, la tortue est encore là. Le cour battant nous suivons les traces, une tortue est en train de creuser le trou qui accueillera les oufs. Surtout rester discret et silencieux car elle risque de retourner à la mer à tout moment si elle se sent en danger. Au bout d'une heure, la tortue commence à pondre et nous nous approchons. Une centaine d'oufs mous, de la taille d'une balle de ping-pong tombent régulièrement dans le profond trou qu'elle protège de ses pattes arrières. Après la ponte, la tortue enterre les oufs minutieusement en les enrobant de sable, puis les recouvre complètement en tassant le sable au fur et à mesure. Une fois les oufs à l'abri, elle avance lentement en creusant autour d'elle sur 2 à 3 mètres si bien qu'on ne sait plus où se trouvent les oufs ! Quelques heures après sa sortie de l'eau, la tortue, épuisée, retourne enfin à la mer et nous observons ce retour laborieux mais salvateur !

Malgré tous ces efforts acharnés pour protéger les oufs, seul 1 sur mille survivra aux pinces puissantes des crabes, aux becs acérés des oiseaux, à l'appétit féroce des prédateurs marins et atteindra l'âge adulte ! Si seulement nous pouvions voir une éclosion pour forcer un peu le destin. Mais le vent d'est est bien établi et il est temps de reprendre la route cap au nord ouest vers l'archipel des Tuvalu.

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