Février 2006 : descente vers Ushuaia et passage du Cap Horn

Après trois jours de front froid, le vent tourne enfin et mardi 7 février à 21 heures, le pont de l’entrée du Yacht Club Argentino s’ouvre et Tiamanga file vers le large. Nous quittons Mar del Plata après trois semaines d’escale qui nous auront permis de faire une bonne mise au point du bateau avant la grande descente !

grosse merSi le temps nous le permet, nous avons prévu de faire une escale à la Caleta Hornos près de l’isla Leones où Cécile et Olivier nous attendent sur Atao. Sinon, nous descendrons directement à Ushuaia à environ 1200 milles de Mar del Plata.

La première nuit, il pleut sans cesse et le vent souffle. Le beau temps revient vite mais la mer est très formée. C’est dur de reprendre le rythme après une escale si longue. Les excès de Mar del Plata se font sentir, nous sommes malades tous les deux mais le mal de mer ne va pas me quitter pendant quatre jours ! Luc m’oblige à m’alimenter et à boire mais rien n’y fait. Seule consolation : les dauphins qui viennent chaque jour sauter autour du bateau, accompagnés d’oiseaux et de lions de mer.

les dauphinsSamedi matin, la caleta Hornos n’est plus qu’à 80 milles, mais notre espoir de s’y arrêter s’amenuise car le vent du nord souffle fort et un front froid est prévu à minuit. Petit mouillage à l’entrée très étroite, entouré de falaises et parsemé de rochers, il est dangereux d’y entrer dans ces conditions d’autant plus qu’il fera nuit et la marée sera basse.


Les messages rassurant d’Olivier et Cécile, prêts à nous aider à rentrer avec leur annexe et mon état qui ne s’arrange pas vraiment, nous font persévérer. On calcule et recalcule notre heure approximative d’arrivée : si on marche à 7 nœuds de moyenne, on atteindra le premier way-point à 23 heures, après il y aura encore 6 milles jusqu’à l’entrée donc on sera vers minuit à l’intérieur mais si le front froid se lève avant et ne nous laisse pas le temps d’entrer…

caleta hornosA 17 heures, le vent tombe progressivement et le ciel se charge de nuages à l’horizon, le baromètre baisse, tous les symptômes annonciateurs du front froid… Commence alors une course contre la montre. Vers 21 heures le vent est complètement tombé, nous arrivons à joindre Atao à la VHF. Nous sommes encore à 15 milles de la caleta et Olivier nous attendra devant avec l’annexe… A 23h30, nous arrivons enfin à notre premier way-point, le front froid est à l’heure et le vent du sud se lève brusquement, encore 6 milles et nous serons à l’abri. Olivier monte à bord de Tiamanga et nous indique le chemin.

ça va la vie ? Le ciel se dégage et la pleine lune éclaire notre route. A 1 heure du matin, fatigués mais soulagés, nous jetons l’ancre dans la Caleta, le vent souffle à 30 noeuds… Merci Atao sans qui cette escale était impossible ! Nous passons quatre jours dans ce petit paradis entouré de parois rocheuses. Au fond de la caleta que nous remontons en annexe, l’immensité de la pampa s’offre à nous.

plongé avec les lions de merNous croisons de nombreux guanacos (lamas de patagonie) qui ont élu domicile dans cette végétation de buissons épineux et d’herbes jaune. Chaque jour, nous faisons de grandes balades et nous en profitons pour explorer l’isla Leones à 3 milles de la caleta Hornos. Cette île abrite des colonies de pingouins et de lions de mer. Très joueurs, les lions de mer viennent tout près de l’annexe et nous ne résistons pas à la tentation de nous mettre à l’eau pour nager avec eux.

Le 15 février, nous reprenons la mer vers Ushuaia. Un front froid nous surprend : 30 à 40 nœuds de vent dans le nez, 3 ris dans la grand voile et tourmentin à l’avant. Puis le vent tourne, pendant deux jours nous marchons vent arrière, la mer est belle. Au large de Puerto Deseado nous passons au milieu d’une flotte de gros bateaux de pêche mouillés sur 100 mètres de fond.

Ciel nuageuxLe 17 février, le vent se lève à nouveau. La nuit, les déferlantes s’abattent sur Tiamanga et recouvrent le pont. L’enrouleur du génois explose (l’emmagasineur se désolidarise de la pièce du dessous qui contient les roulements). Il faudra changer la pièce à Ushuaia, en attendant nous pouvons encore l’utiliser tant bien que mal. Il fait froid et le chauffage ne marche pas en navigation, c’est donc munis de collants, écharpe et bonnet que nous nous glissons dans un lit gelé entre deux quarts.

Le 18, une petite accalmie nous accueille dans les 50° hurlants mais le vent d’ouest se met à souffler à 35 nœuds et nous pousse, pendant deux jours, jusqu’à l’entrée du Détroit de Le Maire entre la Terre de Feu et l’île de Etats. De nombreux navigateurs nous ont mis en garde contre ce dangereux détroit réputé pour ses forts courants et la mer très formée. Il est conseillé de le traverser 3 heures après la marée haute avec le vent dans le sens du courant.

La mousse de bahia ThetisLe 20 février à 6 heures du matin, la mer est belle, le vent est tombé et malgré la marée descendante nous tentons de passer. C’était sans compter sur la force du courant nous empêchant de dépasser les 2 nœuds et sur le vent du sud qui s’est levé brusquement creusant la mer. Nous avons du faire demi tour au milieu du détroit et nous mettre à l’abri dans la Bahia Thetis. Le moral en a pris un bon coup, vite oublié par la mise en route du poêle et un bon dîner.


refuge de bahia  ThetisAtao nous rejoint le lendemain et nous passons trois jours dans cette baie sauvage. Nous partons en expédition à terre où les vestiges d’une prefectura, en fonction au XIXème siècle, nous révèlent le passage de navigateurs. Sur la plage, un refuge accueille les gauchos de passage, à l’intérieur un vieux poêle rouillé, le drapeau argentin et quelques crânes de vaches meublent la pièce. Face au rivage désolé, une forêt de hêtres noueux couverts de lichen semble figée par le vent. Plus loin, tourbières et marais obscurs bordent un petit ruisseau tortueux.

Derrière nous le mythique Cap HornLe 23 février, le vent tourne et nous levons l’ancre à 15h pour passer le détroit au portant toutes voiles dehors, poussés par le courant. Une fois le détroit derrière nous et la météo bien étudiée, nous changeons nos plans : au lieu de rentrer directement dans les canaux, nous décidons de faire un détour par le Cap Horn qui n’est plus qu’à 90 milles de l’étrave ! Le lendemain, la mer est belle et le vent souffle à 20-25 nœuds. A midi, Atao et Tiamanga passent devant le mythique rocher, heureux cap horniers!

N’ayant pas fait nos papiers de sortie d’Argentine et d’entrée au Chili, il nous est interdit de nous arrêter dans l’un des deux mouillages des Iles Hermite et Wollaston (archipel de l’île Horn) pour attendre une bonne fenêtre météo pour notre retour. C’est donc la nuit qui suit notre passage que le Cap Horn se rappelle à notre bon souvenir : le vent qui devait progressivement tourner à l’ouest et favoriser notre remontée, se maintient au nord et forcit, 30 à 40 nœuds de vent dans le nez pour remonter les 70 milles jusqu’aux canal de Beagle, le Cap Horn ça se mérite !

bahia relegada arriveeA l’aube, nous sommes surpris par le silence et la sérénité qui règnent dans les canaux, autour de nous les montagnes se jettent dans la mer. L’euphorie nous gagne au fur et à mesure que nous avançons, le plus dur est derrière nous, la tension retombe, nous pouvons laisser exploser notre joie et notre émotion !


visite avec nos amis de AtaoNous décidons de profiter d’une dernière escale sauvage avant le retour à la civilisation et mouillons dans la Bahia Relegada. Atao nous rejoint en début d’après-midi et nous partons à pied visiter l’estancia Haberton, une des plus anciennes estancia de Terre de Feu.

Le matin du 26 février, nous quittons ce mouillage tranquille pour parcourir les derniers milles qui nous séparent d’Ushuaia. Nous passons devant Puerto Williams, où nous devrons nous rendre pour faire nos papiers d’entrée au Chili. Au loin, nous apercevons les sommets enneigés des canaux que nous sommes impatients d’explorer.

Arrivée à UshuaiaA 18 heures, Tiamanga est confortablement installé au quai du yacht club AFASyN d’Ushuaia. Pendant ces 19 jours nous avons navigués 11 jours pour parcourir 1500 milles à la vitesse moyenne de 5,7 noeuds. Nous n’avons presque plus d’eau et de gasoil, plus grand chose à manger. Heureux d’avoir parcouru tout ce chemin, nous sommes impatients de prendre une longue douche bien chaude et de manger un bon steak !

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